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SOCIETE

Selon une trentaine de témoignages, les homosexuels et HSH camerounais ont une espérance de vie d’environ 40 ans, soit 15 ans de moins que l’espérance de vie globale dans ce pays d’Afrique Centrale.

Améliorer la distribution des ARV pour éviter les ruptures, mettre sous TAR les 34% des PVVIH camerounais qui en 2015 ne l’étaient pas encore, innover dans les stratégies de prévention en misant notamment sur la PrEP, c'est-à-dire l’utilisation d’ARV dans un but préventif en complément des outils existants, tout cela en réduisant la stigmatisation et la discrimination envers les HSH.

Ce sont quelques messages que tentent quotidiennement de faire passer des activistes HSH camerounais.  Une dizaine participe du 20 au 23 avril à Bruxelles en Belgique à la 8è conférence francophone contre le VIH SIDA et les hépatites.  Leur objectif : réclamer (à voix haute) que la PrEP rejoigne l’arsenal de prévention.


Illustration : dépistage du VIH stratégie avancée menée par une association HSH dans le Sud Cameroun

Les HSH vivent 15 ans de moins par rapport à la population générale

Les décès sont fréquents parmi les sympathisants et membres d’associations de HSH du Cameroun.

Dans ce pays d’Afrique centrale, les avis funèbres parlent parfois sobrement de « décès des suites de longue maladie » ou de « décès des suites de courte maladie ». Les trépassés ont entre 30 et 40 ans. Depuis plus 5 ans, il ne se passe pas 1 mois sans qu’un membre de la communauté HSH, un membre d’association HSH, un activiste HSH ou un pair éducateur travaillant avec les associations HSH décède au Cameroun.

« Ces 5 dernières années, j’ai appris la mort d’une vingtaine amis » nous dit Patrick Atangana, homosexuel camerounais réfugié en Belgique depuis 3 ans. Est-ce cette vague de décès qui l’a incité à quitter son pays natal ? « Oui, mais pas seulement » nous confie le jeune homme qui dit avoir été maintes fois agressé à Yaoundé à cause de son orientation sexuelle. Ces actes violents l’ont également décidé à quitter le Cameroun. Le jeune homme de taille moyenne ajoute : « d’abord j’étais convaincu que je devais rester au Cameroun pour contribuer à faire évoluer les mentalités, mais avec le temps, les persécutions et les multiples décès dans la communauté HSH, j’ai fini par me résoudre à partir, partir pour vivre, partir pour rester en vie, si je n’étais pas mort de maladie, la dépression ou les coups auraient fini par me tuer ».

 

Illustration: Patrick Atangana
 

Hervé*, vit  à Yaoundé, la capitale politique camerounaise, lui aussi dit avoir constaté de nombreux décès dans la communauté HSH : « difficile de savoir si ces décès sont dus au piteux état du système sanitaire camerounais ou aux pénuries d’anti rétroviraux causant des résistances chez les HSH vivant avec le VIH ». Le jeune homme de 27 ans ajoute « plus simplement les pressions familiales, le harcèlement homophobe sont des meurtriers décimant tout aussi efficacement les personnes en parfaite santé ». Hervé* croit savoir que certains HSH font un « déni de maladie » et refusent d’adapter leur mode de vie avec leur statut sérologique s’il est positif « mais même dans ce dernier cas l’on devrait s’interroger pour connaitre la cause exacte de ces ‘dénis de maladie’ car leur nombre me semble important » conclut il.

40 ans, l’âge (quasi) impossible

Les témoignages des minorités sexuelles vivant ou non au Cameroun convergent, cette couche de la population connait un taux de décès préoccupant. La perception de la trentaine de personnes interviewées permet d’estimer que les homosexuels et HSH camerounais ont une espérance de vie de 40 ans, soit 15 ans de moins que l’espérance de vie masculine estimée au Cameroun à 55 ans d’après « aperçu de la stratégie de coopération » fiche pays publiée en mai 2014 par l’organisation mondiale de la santé (OMS).

La vague de décès évoqués ici n’inclut pas les meurtres tel celui d’Eric Lembembe Ohéna journaliste, activiste homosexuel trentenaire, dont le corps supplicié a été retrouvé en état de décomposition dans sa chambre, en juillet 2013,  meurtre toujours non élucidé.

Quelques noms et initiales de personnes mortes jeunes sont bien connus dans la communauté HSH et en dehors.

Stéphane Tchakam journaliste, activiste homosexuel, allure fluette. Il a travaillé au quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, avant de rejoindre la presse dite privée, où il fut notamment directeur de publication du journal Le Jour. Plusieurs associations camerounaises de journalistes ont primé le travail de Stéphane décédé en août 2012, il avait 40 ans.

C. M. artiste, la trentaine,  plutôt mince, taille moyenne. Il était également connu dans la communauté homosexuelle.

En octobre 2015, Joel Nana a perdu la vie. C’était un imposant trentenaire tout en muscles, teint sombre. Il fut homosexuel, activiste, à Alternatives Cameroun, puis dans plusieurs organisations dont Amsher.

A chaque décès des questions en suspens :

Pourquoi meurent-ils si jeunes ?

Pourquoi un taux de décès apparemment aussi élevé chez les minorités sexuelles au Cameroun ?

Quel est le coût économique de ces décès ? En effet, chaque citoyen représente un investissement pour l’Etat car ce dernier a payé tout ou partie des frais d’éducation, de santé du jeune homme décédé. De façon triviale, si la courbe de décès des jeunes HSH demeure croissante, le déficit financier de l’Etat camerounais ira en s’aggravant car l’Etat aura investi en vain. Autre conséquence, ces décès réduisent le nombre de travailleurs pouvant contribuer au paiement des pensions de retraite du troisième âge.

Pourtant dans la population générale, entre 1960 et 2013, le taux de mortalité a chuté de 53%. Selon les services du premier ministre. Mieux, l’espérance de vie est passée de 55 ans en moyenne durant la période 1987 à 1992 à 59 ans durant la période 1998 et 2002.

Les chiffres précédents, relativement optimistes, renforcent l’interrogation : pourquoi parmi les minorités sexuelles camerounaises vit on 15 ans de moins que dans la population générale ?


Illustration: un "programme des obsèques" d'un HSH camerounais

Stigmatisation - discrimination dans et hors de la communauté       

Dans la majorité des 10 régions du Cameroun, les homosexuels sont stigmatisés. Certains épousent des femmes pour dissimuler leur homosexualité (60% des HSH camerounais sont bisexuels selon Billon et al 2011), d’autres choisissent de quitter les zones rurales pour vivre dans les zones urbaines supposées plus tolérantes. « Le pire est que certains membres de la communauté homosexuelle discriminent leurs semblables » nous dit Didier* plusieurs fois victime de chantage et de racket de la part de ses pairs homosexuels et de la police. « Plusieurs associations aident les homosexuels à se protéger mais il n’est pas toujours facile de concilier, identité homosexuelle, vie de famille et plus globalement vie sociale et professionnelle » ajoute Didier* 28 ans, il a plusieurs fois perdu son travail à cause des rumeurs relatives à son homosexualité : «  la première fois je travaillais avec un oncle, je suis originaire d’une région très active dans le commerce. Ma famille avait des soupçons d’une part à cause de mon attitude que certains jugent efféminée et d’autre part parce que je n’avais pas de copine, un jour mon oncle en a eu marre des rumeurs, il m’a dit qu’il ne voulait plus travailler avec moi ». La deuxième fois, c’est une petite fête entre amis au domicile de Didier* qui a dégénéré : « les kwandengué sont parfois méchants entre eux, j’ai été victime de ma sociabilité, j’ai dû déménager et les problèmes nés lors de la fête dans mon appartement ont été rapportés à mon employeur qui a mis un terme à mon contrat de travail».

La piste VIH

Globalement, parmi les 23 millions de camerounais, environ 3% des hommes ayant entre 15 et 45 ans sont séropositifs selon EDS-MIC 2011. La prévalence du VIH est de 4,3% dans la population générale d’après EDS IV citée par le Plan Stratégique National (contre le SIDA) PSN 2014-2017. Cette prévalence est 2 fois plus élevée chez les femmes, 10 fois plus élevée (soit 28%) chez les HSH de moins de 25 ans et au moins 16 fois plus élevée chez les HSH ayant plus de 25 ans. Quant à l’enquête IBBS 2011, elle estime globalement la prévalence du VIH (chez les HSH) à 44% à Douala (capitale économique) et 24% à Yaoundé (capitale politique).

En Europe et aux USA, le VIH-SIDA est pratiquement devenu une maladie chronique comme le diabète. En revanche le Cameroun est, selon les statistiques, l’un des pays dans lesquels la mortalité due au VIH-SIDA est la plus importante.

Pis, la mortalité des PVVIH camerounais progresse. Elle est passée de 188 morts pour 100 000 PVVIH  en 2012 à 196 morts pour 100 000 PVVIH en 2015 selon les études WHR 2012 et 2015.

Le Cameroun est au bas du classement, avant dernier : 18è sur les 19 pays classés. Le seul pays qui fait pire est la Centrafrique, mais au moins en Centrafrique, entre 2012 et 2015 il y a eu une diminution des décès parmi les PVVIH selon VIH Tuberculose et aide au développement en francophonie – Amis du Fonds mondial – Janvier 2016

La PrEP pour sortir du cercle vicieux

Les activistes HSH camerounais sont dans une situation inconfortable. Axer le plaidoyer sur la prévalence du VIH est parfois le meilleur moyen d’enfermer la communauté HSH/LGBT dans une autre forme de stigmatisation. Celle utilisée par certains politiques d’extrême droite qui aujourd’hui encore disent en Europe et aux USA que le VIH-SIDA est une « maladie de pédé ».

Améliorer la distribution des ARV pour éviter les ruptures, mettre sous ARV les 34% des PVVIH camerounais qui en 2015 ne recevaient pas encore de TAR, innover dans les stratégies de prévention en misant notamment sur la PrEP, c'est-à-dire l’utilisation des ARV dans un but préventif afin de compléter les outils de prévention d’IST existants dont le préservatif. Toutes les actions sus citées devraient être menées en réduisant la stigmatisation et la discrimination des HSH.

Ce sont quelques messages que tentent quotidiennement de faire passer des activistes HSH camerounais.  Une dizaine participe du 20 au 23 avril à Bruxelles en Belgique à la 8è conférence francophone contre le VIH SIDA et les hépatites.  Leur objectif : réclamer (à voix haute) que la PrEP rejoigne l’arsenal de prévention.

* : les noms ont été changés

HSH : hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes

PVVIH : Personne vivant avec le VIH

LGBT : Lesbien Gay Bisexuel Transexuel

Kwandengué : terme de l’argot camerounais pour désigner les homosexuels

ARV : Anti Rétro Viraux

TAR : Traitement Anti Rétroviral

IST : Infection Sexuellement Transmissible

Thomas Ayissi