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OPINIONS

Le 1er septembre 2005, il y a près de 11 ans aujourd'hui, Alain Decaux, grand historien, l'inimitable biographe de Victor Hugo, m'adressait la lettre que voici:

"Lorsque votre lettre du 15 juillet dernier est parvenue à mon domicile, j'étais en vacances. En rentrant à Paris je la découvre. Sachez avant tout que j'admire l'action si remarquable , si efficace que, grand poète vous-même, vous menez au Sénégal en faveur de la poésie et celle que tous les francophones vous doivent en faveur de la langue que nous avons en partage. Je suis de ceux qui ont tenu à ce que la Médaille de vermeil du rayonnement de la langue française vous soit attribuée par mon Académie. Je me réjouis hautement de ce que vous allez accomplir pour le centenaire de la naissance de Léopold Sédar Senghor qui fut mon ami.

Vous souhaitez que je prononce une conférence à Dakar le 29 septembre de ce mois. Que vous ayez gardé le souvenir de celle que j'ai faite sur Victor Hugo me touche infiniment. Hélas, je ne puis répondre favorablement à cet amical souhait. Je viens de m'en entretenir au téléphone avec votre ambassadeur, M. Doudou Diop, que je rencontre toujours avec grand plaisir. Il sait que j'ai subi deux graves opérations cardiaques et n'ignore pas que les cardiologues qui m'ont sauvé m'obligent à une prudence vigilante. Qui plus est, je suis interdit de conférences! Le professeur Desnos qui se souvenait m'avoir vu debout et sans notes et jeter toute ma passion dans mon récit a estimé que cela devenait un risque à ne pas courir. Je me plie à ses exhortations.

Je voudrais que vous m'en veuilliez pas. Je suis le premier malheureux de ce refus. Doudou Diop vient de m'assurer qu'il était sûr de votre compréhension.

Signé Alain DECAUX de l'Académie française."     

Il m'était difficile, en effet, d'oublier cette  immense performance du grand historien, venu à Dakar, à la Chambre de Commerce, nous servir une des plus magistrales conférence sur Victor Hugo. Debout plus d'une heure d'horloge, Alain Decaux nous avait ravis et comblés. Ce moment m'était resté profondément fiché comme un pieu dans l'esprit. La verve, le panache, le verbe, l'érudition, la mémoire, tout ce jour là était force, beauté, émerveillement.

Né  à Lille, en France, le 25 juillet 1925, il nous a quittés le dimanche 27 mars 2016. Il avait 90 ans. Elu à l'Académie française le 15 février 1979 au 9ème fauteuil qu'occupait Jean Guéhenno, écrivain, biographe, académicien, homme de télévision et de radio, il possédait une voix qui venait du fond des âges des histoires qu'il racontait avec tant de merveille et de saisissement. Nous retiendrons de lui deux célèbres émissions: "La tribune de l'histoire" et "Alain Decaux raconte". Il a accompli un gigantesque travail de mémoire. Il était un maître de la vulgarisation, et quel maître! Ceux qui ont eu le privilège de l'écouter un seul jour de leur vie, gardent d'Alain Decaux la puissante et ineffaçable image d'un conteur fascinant. C'est en le découvrant dans les années 80-90, que j'ai appris à aimer et à respecter des conteurs africains tels Elikia MBOKOLO, Ibrahima Baba Kaké. Je pensais, en effet, que l'Afrique avait besoin d'avoir des conteurs et des écrivains de l'histoire africaine. Que la jeunesse africaine dans les écoles, lycées et collèges avaient besoin de remonter le temps pour mieux comprendre leur éblouissant continent. L'école est le meilleur réceptacle. Tout commence par l'école. J'avais rêvé voir nos historiens raconter l'Afrique et ses grands hommes, ses femmes légendaires. Nous avons souvent ruiné notre histoire sans la raconter comme il se devait, sans la prendre en charge comme il se devait, c'est à dire protéger nos identités, nos valeurs, en les donnant au monde comme exemple. Une jeunesse a besoin d'audace et d'utopie. Le temps est venu d'ouvrir large les portes de notre histoire à coups de pied. Le temps des prédateurs doit être clos. Telle est la leçon que m'inspire l'historien Alain Decaux. L'histoire africaine a été longtemps laissée entre les mains d'un conglomérat d'historiens et d'intellectuels étrangers visqueux, boueux et glauques, aguerris à une désinformation lamentable. Un chef d'Etat français qui a fait le choix du pathétique et du larmoyant, en est resté un bien triste représentant. Dire l'histoire, fêter son histoire, la raconter, la valoriser, c'est lutter contre toute falsification de la mémoire collective. Jean d'Ormesson rétablit pour nous tous, toute l'histoire du monde en cette phrase: "Nous sommes tous des africains modifiés par le temps."

Alain Decaux était important car il portait l'histoire de France, de ses hommes, de ses femmes. Au delà de mes professeurs de français, il restera celui qui me fera aimer Victor Hugo en écrivant une énorme biographie sur la vie du grand poète. D'ailleurs, ce qui faisait qu'Alain Decaux était Alain Decaux, c'est qu'il n'écrivait pas. Il contait. Son talent comme son génie étaient dans l'art du dire. N'est-ce pas lui qui nous enseignait que: " Ce sont les grandes lectures de l'enfance qui donnent le goût d'écrire. Mais le goût ne suffit pas."

Avec Alain Decaux, j'ai découvert au fil de plus de mille pages, un Victor Hugo qui m'était inconnu, un poète qui "voyait dans la République la forme aboutie de la société, mais ne croyait possible cette démocratie qu'après une évolution décisive de cette société". Ce même Hugo qui écrivait à son épouse Adèle, après la mort de leur fille Léopoldine: "Tu sais combien j'ai la religion de la prière. Il me semble impossible que la prière se perde. Nous sommes dans le mystère. La différence entre les vivants et les âmes, c'est que les vivants sont aveugles, les âmes voient. La prière va droit à elles." Autre confession de Victor Hugo sous la révélation d'Alain Decaux: "Je travaille depuis 28 ans, car j'ai commencé à 15 ans. Je n'ai point hérité de mon  père. Depuis 28 ans, je ne me suis pas reposé deux mois. J'ai élevé mes quatre enfants à mes frais. J'ai trop travaillé pour vivre vieux. Je fais vivre onze personnes autour de moi, toutes charges et tous devoirs compris. Je ne dois rien à qui que ce soit. Je fais un peu l'aumône, le plus que je puis, personne ne manque de rien dans ce qui m'entoure. Je travaille sans feu l'hiver. Je remercie Dieu. J'ai toujours eu les deux biens sans lesquels je ne pourrais pas vivre: la conscience tranquille, l'indépendance d'esprit." Enfin, Alain Decaux notera dans son Victor Hugo, les vers inoubliables du poète qui ont valu à Napoléon sa légende. Pour dire que nul prince ne construit seul sa légende sans ceux qui savent l'écrire avec force et  beauté et en toute indépendance !

Ministre délégué à la Francophonie sous François Mitterrand, Alain Decaux aura marqué son passage comme serviteur de l'Etat. Il aura porté bien loin et de manière décisive la parole francophone. Il en avait la magie et la voluptueuse autorité. Il a beaucoup veillé sur les écrivains francophones, dont ceux du Sud qu'il savaient porteurs d'une écriture neuve et d'un message millénaire de fraternité et de créativité.

Alain Decaux avait écrit "qu'un poète sert mieux sa patrie en la chantant, qu'en voulant se mettre à sa tête". Je lui avais rappelé un jour, il y a bien longtemps, cette phrase en évoquant ce que Senghor était finalement devenu. Il répondit en souriant: "Lequel du poète, du professeur, du penseur, du parlementaire ou du ministre, était devenu président de la République? Et le voulait-il vraiment? Ne nous parle t-il pas lui-même d'un accident ? D'un hasard ? Je repensais à propos de hasard aux mots de Al Maktoum: "Si vous appelez le hasard, ce n'est pas le hasard qui répond, c'est la volonté divine qui répond".

 Merci si cher Alain Decaux pour vos belles leçons d'histoire et cet immense patrimoine laissé à l'éternité que vous avez rejoint dans le repos. Vous nous laissez une tombe bien sonore!

Amadou Lamine Sall

Poète, Lauréat des Grands Prix de l'Académie française

 

 

          

 

           

     

 

           

 

      

 

      

                  

          

           

 

 

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